Chaque décembre, ces quatre notes…. On croit entendre des cloches. Pourtant, à l’origine, il n’y avait ni cloches, ni sapin, ni même Noël. Il y avait une hirondelle, une maison et… un printemps.
Quatre notes, un soir d’octobre
Je ne m’attendais pas à l’entendre là. Pas au théâtre. Surtout je ne connaissais pas son histoire.
Je suis allée voir Carnets d’Ukraine, au Théâtre Marigny, un seul-en-scène écrit par Michel Hazanavicius, mis en scène et mis en musique par Julien Gelas, et porté par Hugo Becker. En novembre 2023, Michel Hazanavicius s’est rendu en Ukraine pour rencontrer celles et ceux qui vivent la guerre, et il en a rapporté des portraits dessinés au crayon. Le spectacle évoque aussi « Les Forces culturelles », un projet d’artistes ukrainiens qui veulent offrir à ces hommes et ces femmes un peu d’humanité au cœur des combats.
Puis j’ai entendu les premières de notes de « Carol ». Et cela m’a entraînée sur les pas de cette musique. Pour l’Ukraine, c’est un chant de vœux, une hirondelle, et l’une des premières entreprises de diplomatie culturelle d’un pays qui luttait déjà pour être reconnu.
Comment une mélodie traverse-t-elle un siècle et un océan, change-t-elle de langue, de saison et de sens, tout en restant reconnaissable ?
Avant les cloches, une hirondelle
Le chant s’appelle Shchedryk (Щедрик). C’est une shchedrivka, un chant de vœux du Nouvel An. Les shchedrivky se chantent la veille du Nouvel An, le 13 janvier, ce qu’on appelle en Ukraine le « Vieux Nouvel An ». Elles rendent hommage au maître et à la maîtresse de maison, leur souhaitent prospérité et bonnes récoltes. Dans les villages, c’étaient souvent les jeunes filles qui allaient de porte en porte pour chanter ces vœux.
Le récit tient en quelques vers : Shchedryk, shchedryk, shchedrivochka, / prylitila lastivochka. Une petite hirondelle entre dans la maison pour annoncer à la famille une année généreuse. Les paroles évoquent une bergerie où sont nés des agneaux.
Ce détail compte. L’hirondelle est un oiseau migrateur, qui revient au printemps. Que fait-elle dans un chant de janvier ? Plusieurs sources ukrainiennes y voient la trace d’un calendrier plus ancien, où l’année commençait au printemps, quand reviennent les premiers oiseaux. Avec la christianisation et l’adoption du calendrier julien, le Nouvel An aurait été déplacé en janvier, et le chant rattaché à Malanka, la veille du Nouvel An julien (nuit du 13 au 14 janvier).
Les traditions orales évoluent et se mélangent, et l’origine « préchrétienne » de ces chants relève davantage de l’hypothèse que de la preuve écrite. Mais l’hirondelle rappelle une époque où souhaiter la bonne année revenait à souhaiter le retour de la fécondité.
Leontovych : faire d’une formule une architecture
Mykola Leontovych (1877–1921), compositeur, chef de chœur et pédagogue ukrainien, parfois surnommé « le Bach ukrainien ».
Fils d’un prêtre de village, Leontovych chante dans le chœur de l’église et apprend à lire la musique à l’école religieuse. Il voit dans le chant populaire un patrimoine vivant.
Il compose Shchedryk à partir de quatre notes et des paroles d’un chant de vœux trouvés dans une anthologie de mélodies populaires ukrainiennes, et en tire une œuvre chorale nouvelle. Il y revient pendant près de vingt ans, travaillant la partition de 1901 à 1919, et cinq versions successives en voient le jour. Il en écrit une première ébauche alors qu’il dirige un chœur de cheminots dans un village de l’est de l’Ukraine. Ce village deviendra plus tard Pokrovsk.
La version qui fera date est créée à Kyiv. Le 25 décembre 1916, le chœur des étudiants de l’université Saint-Volodymyr (l’actuelle université nationale Taras-Chevtchenko) la donne pour la première fois sur scène, sous la direction d’Oleksandr Koshyts. Le concert a lieu dans le bâtiment de l’Assemblée des marchands, qui abrite aujourd’hui la Philharmonie nationale d’Ukraine.
Ce que quatre notes peuvent contenir
Pour le musicologue, Shchedryk est une leçon d’économie. Le motif compte quatre notes, mais seulement trois hauteurs différentes. Il oscille dans l’intervalle étroit d’une tierce mineure, sur une mesure à trois temps. Cette ambitus très resserrée est typique des couches les plus anciennes du chant rituel calendaire, plus proches de la formule incantatoire que de la mélodie développée.
Leontovych en fait un ostinato, une figure répétée avec obstination, et construit tout autour. La pièce est écrite pour chœur mixte à quatre voix a cappella. Il en a aussi tiré deux autres versions : l’une pour chœur de femmes, l’autre pour chœur d’enfants avec piano. Les voix entrent tour à tour. Certaines reprennent le motif, d’autres tissent des contre-chants. La texture s’épaissit et les registres s’élargissent. Quelque chose s’accumule.
La répétition crée la stabilité. La polyphonie apporte la transformation. Un noyau demeure, et tout ce qui l’entoure évolue.
L’identité de Shchedryk tient d’abord à sa forme sonore. C’est ce qui va lui permettre de franchir les frontières.
1919 : une chorale pour faire exister un pays
Après l’effondrement de l’Empire russe, la République populaire ukrainienne tente de faire reconnaître sa souveraineté au milieu de la guerre. En 1919, Oleksandr Koshyts fonde la Chapelle républicaine ukrainienne, avec le soutien de Symon Petlioura, alors à la tête de l’État. Le chœur part en tournée en Europe occidentale. Après la chute du gouvernement de la République, Koshyts et une partie des chanteurs choisissent de rester à l’étranger.
La démarche est artistique, mais aussi diplomatique. Il s’agit de montrer que l’Ukraine a sa propre langue, ses traditions et un répertoire qui ne se confondent pas avec ceux de la Russie.
Un concert est donné au Carnegie Hall de New York le 5 octobre 1922 s’inscrivant dans ce projet de diplomatie culturelle ukrainienne, soit une tournée mondiale du chœur dirigé par Koshyts. Le chœur donnera quelque 200 concerts rien qu’en Amérique. Le même mois, il enregistre pour la première fois Shchedryk, à New York, pour la maison Brunswick. Le public américain ne comprend pas l’ukrainien, mais il entend la mélodie. Elle commence déjà à exister indépendamment de son texte.
Le compositeur n’a jamais entendu les cloches
Leontovych n’était pas à New York. Il ne connaîtra jamais Carol of the Bells. En janvier 1921, il est abattu dans la maison de ses parents, à Markivka (aujourd’hui dans la région de Vinnytsia), par un membre de la Tchéka. Leontovych avait quarante-trois ans. Selon le Carnegie Hall, sa musique avait été jugée sans intérêt pour la réalité soviétique.
Il meurt avant le concert new-yorkais, avant l’adaptation anglaise, avant la diffusion mondiale de son œuvre. C’est peut-être l’une des formes les plus paradoxales de la postérité : être présent partout par sa création, et presque absent de la mémoire de ceux qui la reconnaissent.
1936 : l’hirondelle disparaît
Selon la légende, c’est au concert du Carnegie Hall que Peter J. Wilhousky (1902-1978), compositeur et chef de chœur américain d’origine ukrainienne, aurait découvert Shchedryk. Le récit n’est pas attesté avec certitude, et le Carnegie Hall le présente lui-même comme une légende. Wilhousky dirigeait des chœurs dans les écoles publiques de New York et travaillait avec Arturo Toscanini pour les émissions de l’orchestre symphonique de NBC.
Il a expliqué son choix dans une lettre au musicologue ukrainien Roman Sawycky. Ses jeunes choristes refusaient de chanter en ukrainien. Il a donc écrit des paroles anglaises, en supprimant les hirondelles pour se concentrer sur le tintement joyeux des cloches qu’il entendait dans la musique. Sa version, avec son nouveau titre, est publiée et déposée en 1936 chez l’éditeur Carl Fischer à New York.
| Shchedryk | Carol of the Bells |
|---|---|
| Une hirondelle | Des cloches |
| Des vœux de prospérité | La joie de Noël |
| Le Nouvel An (13 janvier) | Noël (25 décembre) |
| Le cycle agricole | La fête chrétienne et familiale |
| La tradition ukrainienne | Le répertoire choral américain |
Il ne s’agit pas d’une traduction, mais d’une réécriture. Ces paroles n’ont plus rien de commun avec celles de Leontovych : là où il y avait le chant d’une hirondelle, Wilhousky a entendu des cloches. La musique reste presque la même. Le récit, lui, a changé de monde.
Histoire d’un titre
Le changement de titre raconte à lui seul tout le voyage.
Shchedryk vient de l’adjectif ukrainien shchedryi, « généreux ». La traduction la plus courante est « Soir généreux », par allusion à Shchedryi vechir, la veille du Nouvel An. Le titre désigne à la fois le chant et l’année qu’il souhaite. Il ne dit rien de l’hirondelle, ni de Noël. Il dit un vœu.
Le glissement commence avant même l’Amérique. En 1920 à Londres, le chœur de Koshyts inscrit Shchedryk à son programme comme un chant de Noël, et les Britanniques peinent à prononcer son nom. Aux États-Unis, l’œuvre circule aussi sous le nom de « Ukrainian Bell Carol » : l’Ukraine est encore dans le titre, les cloches y sont déjà.
En 1936, Wilhousky la publie sous le titre « Carol of the Bells. Ukrainian Carol », en la signant de son nom et de celui de Leontovych. Avec le temps, la mention « Ukrainian Carol » s’efface. Il ne reste que les cloches.
Quand une œuvre survit à son histoire
On peut voir dans cette transformation une perte. Les images rurales, le lien aux saisons et l’ancrage dans une tradition populaire ont disparu de la version que des millions de gens connaissent. On peut aussi y voir une forme de vie : rien ne garantit que Shchedryk serait devenu aussi célèbre sans cette réécriture.
C’est l’un des paradoxes de la transmission. On imagine volontiers que transmettre, c’est préserver fidèlement. L’histoire montre que la transmission passe aussi par des métamorphoses. Une chanson change de langue, une fête change de date, un geste garde sa forme alors que sa fonction a disparu.
Dans ce cas précis, l’adaptateur était d’origine ukrainienne, et la diffusion internationale avait été lancée par des musiciens ukrainiens. Prétendre que rien n’a été perdu serait tout faux. Pendant des décennies, des auditeurs innombrables ont entendu des cloches sans savoir qu’elles avaient remplacé une hirondelle.
Hollywood achève la métamorphose
Au fil du XXe siècle, les chorales, les orchestres et les maisons de disques s’emparent de Carol of the Bells. Le cinéma amplifie le phénomène, notamment avec Maman, j’ai raté l’avion ! (Home Alone, Chris Columbus, 1990). Toutes les versions ultérieures reposent sur l’arrangement choral de Leontovych, de la pop au jazz, du rock à la musique de club.
L’écriture s’y prête. Selon le tempo, l’orchestration et le registre, le même ostinato peut évoquer la féerie, l’urgence ou le danger. C’est une autre clé de sa longévité : il accepte des lectures très différentes sans perdre son identité. Et plus il circule, plus il s’éloigne de son origine, jusqu’à sembler avoir toujours existé sous cette forme.
Retrouver l’hirondelle
Un siècle plus tard, l’hirondelle est revenue au Carnegie Hall. Le 4 décembre 2022, le concert « Notes from Ukraine » a célébré le centenaire de la première américaine de Shchedryk, à guichets fermés devant 2 800 spectateurs. Le Ukrainian Chorus Dumka de New York, le chœur d’enfants ukrainien Shchedryk, le Ukrainian Bandurist Chorus of North America et le Choir of Trinity Wall Street se sont succédé sur scène. Le concert était présenté par Martin Scorsese et par l’actrice américaine d’origine ukrainienne Vera Farmiga.
Les organisateurs ont souligné combien la situation ressemblait à celle du premier concert : comme cent ans plus tôt, l’Ukraine cherchait de l’aide face à une puissance occupante. L’un d’eux rappelait que son grand-père avait combattu dans la même guerre un siècle auparavant.
L’hirondelle et les cloches peuvent coexister dans notre écoute. La mémoire n’oblige pas à choisir entre le passé et le présent. Elle permet de comprendre comment l’un a produit l’autre.
Ce qui reste
Un chant de vœux annonçait la prospérité d’un foyer. Un compositeur en a fait une œuvre chorale. Un chœur l’a porté jusqu’en Amérique pour faire exister un pays. Un arrangeur lui a donné d’autres mots et un autre nom, et le cinéma en a fait un emblème de Noël.
Que reste-t-il du chant d’origine ? La mélodie, bien sûr. Mais aussi une structure répétitive qui lui a permis de survivre aux changements de langue, une manière de faire entrer les voix les unes après les autres, et, pour qui prend le temps de chercher, la trace d’une tradition où chanter revenait à souhaiter la vie, l’abondance et le retour des beaux jours.
Ce soir, dans une salle parisienne, les quatre notes ont résonné pour des hommes et des femmes qui se battent pour leur pays, un siècle après qu’un chœur les a portées pour la même raison et pour un public qui ne connaissaient pas forcément leur histoire mais les a reconnues. L’hirondelle n’avait pas tout à fait disparu.
Écouter les deux histoires
- Shchedryk, Mykola Leontovych : la version chorale ukrainienne, avec le texte de l’hirondelle. [lien à insérer]
- Carol of the Bells, adaptation de Peter J. Wilhousky : la version anglaise où les cloches ont remplacé l’hirondelle. [lien à insérer]
Voir le spectacle
Carnets d’Ukraine, de Michel Hazanavicius. Mise en scène et musiques : Julien Gelas. Avec Hugo Becker.
Théâtre Marigny, Paris 8e. Vendredi et samedi à 19h, dimanche à 17h45. Durée : 1h10.
Réserver sur le site du théâtre
Repères et sources
- Théâtre Marigny, Carnets d’Ukraine
- Carnegie Hall, « Carol of the Bells » at Carnegie Hall (2022)
- Ukrainian Institute, Celebrating 100 Years of Carol of the Bells
- The Kyiv Independent, From a Ukrainian village to Home Alone
- NPR, Russian troops close in on Ukrainian city where classic Christmas carol was born (2024)
- America Magazine, The story of « Carol of the Bells » (2022)
- St Edmund Hall, Université d’Oxford, Shchedryk, d’après les travaux de l’historienne Tina Peresunko
- Rice University, « Carol of the Bells » wasn’t originally a Christmas song (2004)
- Euronews, Shchedryk / Carol of the Bells, d’après l’Institut Leontovych
- The Ukrainian Week, Carol of the Bells: Back to the Origins
- Kyiv Post, Carol of the Bells
- Université polytechnique de Kyiv (KPI), Shchedryk
- Université du Luxembourg, Ukrainian « Shchedryk » and American « Carol of the Bells »
- OperaWire, Notes from Ukraine




