Une histoire de transmission
Marc Bloch, c’est ce nom croisé sur la couverture d’un livre d’histoire, ou associé, de loin, à une « école des Annales » qu’on n’a su vraiment définir. Marc Bloch, c’est un prénom et un nom que l’on avait en mémoire, comme cela.
Depuis le 23 juin 2026, ce nom est aussi celui d’un nouvel habitant du Panthéon.
Et si l’on prend le temps de suivre son parcours — de la rue d’Ulm à la crypte du monument parisien, en passant par les geôles de la Gestapo — on découvre que toute sa vie pourrait tourner autour d’un même « geste » : transmettre.
Un savoir, une méthode, une exigence de vérité. Deux expositions, celle de l’École normale supérieure et celle du Panthéon, racontent chacune un pan de cette histoire.
Petite confession de départ. Cet article devait être deux textes distincts : l’un sur l’exposition de l’ENS, l’autre sur celle du Panthéon. Comme si l’on pouvait raconter séparément la formation d’un homme et l’hommage qu’on lui rend, quatre-vingts ans plus tard. En creusant le sujet, l’évidence s’est imposée : les deux récits n’en font qu’un. On ne comprend pas le résistant fusillé en 1944 sans revenir au jeune normalien formé rue d’Ulm. Et on saisit mieux pourquoi la France a choisi de l’installer au Panthéon sans repasser par cette salle de bibliothèque où tout a commencé. Le chemin est un seul et même fil ; le couper en deux aurait fait perdre ce qui rend cette histoire vivante.
Il y a aussi, dans ce choix, quelque chose de plus personnel. J’ai découvert Marc Bloch pendant mes études d’ anthropologie, pas par les Annales, mais par Les Rois thaumaturges. Ce livre de 1924 où l’historien va chercher chez l’anthropologue britannique James Geroge Frazer, et dans la comparaison de sociétés très éloignées les unes des autres, de quoi expliquer pourquoi des rois ont, pendant des siècles, guéri des malades d’un simple toucher de main.
Le texte est resté depuis un jalon de ce que l’on appelle aujourd’hui l’anthropologie historique — quand bien même Marc Bloch, semble avoir peu dialogué avec les ethnologues français de son temps, Marcel Mauss ou Arnold van Gennep, pourtant installés à quelques rues de lui.
Il y a une forme de cohérence à le voir adopter, à sa manière, la posture même de l’ethnologue : ne pas juger une croyance qui nous paraît étrange — ici, le pouvoir guérisseur des rois — mais la prendre au sérieux comme objet d’étude, et la comparer à d’autres, ailleurs et à d’autres époques, pour comprendre comment elle se forme et se transmet.
Un père, un fils, une vocation
Tout commence par une filiation, au sens le plus littéral. Marc Bloch naît le 6 juillet 1886 à Lyon, dans une famille juive alsacienne contrainte de quitter sa région après 1871.
Son père, Gustave Bloch, est un universitaire reconnu, spécialiste d’histoire romaine, qui enseigne rue d’Ulm après y avoir lui-même été élève. Le fils suit le même chemin : normalien de 1904 à 1908, agrégé, puis docteur avec une thèse sur les rapports entre rois et serfs, qu’il dédie à son père.
Avant d’être un grand historien, Marc Bloch est d’abord quelqu’un à qui l’on a transmis quelque chose.
C’est précisément ce moment de formation que la bibliothèque de l’ENS-PSL a choisi de raconter dans son exposition « Marc Bloch à l’École normale supérieure : genèse d’un historien« , visible dans la salle historique de la Bibliothèque des Lettres, au 45 rue d’Ulm. Portée par Cécile Gobbo, Sandrine Iraci et François-Olivier Touati, elle s’appuie sur 176 livres et revues ayant appartenu à Marc Bloch et conservés à l’École, recensés dans le cadre du projet de recherche « Reconstruire la bibliothèque de Marc Bloch ».
On y voit des registres de prêts de ses années d’étudiant, des correspondances autographes, des envois qu’il a lui-même faits à la bibliothèque de son vivant. Une manière de montrer, pièce par pièce, comment se construit un historien : des lectures, des maîtres, des amitiés de jeunesse. L’exposition fait écho à celle organisée en miroir par la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, consacrée aux livres de Marc Bloch dispersés dans plusieurs collections parisiennes — certains restitués récemment à sa famille, d’autres donnés par ses descendantes Anne et Suzette Bloch.
Ce lien ne s’est jamais rompu : les 22 et 23 juin 2026, l’ENS a accueilli la veillée républicaine précédant la panthéonisation, dans une salle de sa bibliothèque désormais nommée en l’honneur de Marc Bloch. L’établissement a tenu à dire, dans son communiqué, l’honneur et l’émotion que représentait pour lui cet hommage rendu à un ancien élève et à son épouse.
J’y étais. Ces instants de recueillement restent marquants.

Une manière de voir, transmise à son tour
Reprenons le cours de notre histoire. Devenu enseignant à son tour — à Strasbourg pendant dix-sept ans, puis à la Sorbonne à partir de 1936 —, Marc Bloch ne se contente pas de reproduire ce qu’il a reçu.
En 1929, avec l’historien Lucien Febvre, il fonde la revue Annales d’histoire économique et sociale, qui donnera son nom à toute une école de pensée. L’ambition : sortir l’histoire du seul récit des grands événements et des grands hommes, pour s’intéresser aux structures économiques, aux mentalités, au temps long (ce peut être aussi au passage, parfois, le temps de l’anthropologie). Une révolution méthodologique dont on trouve la trace jusque dans ses propres travaux, comme son étude sur les « rois thaumaturges » — une manière de montrer comment une idée se transmet et se déforme à travers les siècles.
Cette dimension d’atelier, de métier qui se façonne et se partage, occupe la troisième section de l’exposition du Panthéon, « Marc Bloch, l’esprit de l’Histoire », installée dans la crypte du monument sous le commissariat de Yann Potin, conservateur en chef du patrimoine aux Archives nationales. On y découvre son activité d’enseignant, ses publications, sa collaboration avec Febvre, et ce que les organisateurs appellent son testament moral.
C’est bien de transmission qu’il s’agit encore lorsque, en 1940, chassé de sa chaire par les lois antijuives du régime de Vichy, Marc Bloch continue malgré tout à enseigner en zone libre, à Clermont-Ferrand puis à Montpellier. Et c’est de transmission qu’il s’agit lorsque, entré dans la clandestinité, il rédige dans l’urgence et le secret un livre resté inachevé : Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien.
Le point de départ de cet ouvrage, publié après sa mort en 1949, est une question que lui aurait posée un jour son propre fils : à quoi sert l’histoire ? Vingt ans après avoir dédié sa thèse à son père, l’historien répond à son enfant. La boucle de la transmission se referme, en pleine Occupation.
Transmettre, jusqu’au bout
Marc Bloch aurait pu partir. En 1941, un poste universitaire lui est proposé aux États-Unis. Il choisit de rester.
En 1943, il entre dans la Résistance sous le pseudonyme de Narbonne, au sein du mouvement Franc-Tireur, et gravit les échelons jusqu’à intégrer le directoire régional des Mouvements unis de la Résistance pour la région lyonnaise. Le 8 mars 1944, il est arrêté par la Gestapo, torturé à l’École de santé militaire de Lyon, puis détenu à la prison de Montluc. Le 16 juin 1944, il est fusillé sans procès à Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain, avec vingt-neuf autres résistants, abattus par groupes de quatre puis de deux.
Son épouse Simonne, venue à Lyon après son arrestation, meurt à son tour à l’hôpital le 2 juillet suivant, sans avoir jamais su ce qu’il était advenu de son mari. Le corps de Marc Bloch, lui, reste plusieurs mois parmi les corps non identifiés de la fusillade : il ne porte qu’un numéro, le 14, jusqu’à ce que des effets personnels permettent de le reconnaître.
Sur sa tombe, on a gravé la formule qu’il avait lui-même choisie de son vivant : Dilexit veritatem, « il a chéri la vérité ». Le président Emmanuel Macron, en annonçant sa panthéonisation lors des commémorations des quatre-vingts ans de la Libération de Strasbourg, l’a décrit comme cet homme des Lumières entré dans l’armée des ombres. Une formule qui dit bien le paradoxe de sa vie : un intellectuel devenu combattant, un chercheur de vérité contraint à la clandestinité.
L’exposition de la crypte porte aussi la marque de son commissaire. On doit à Yann Potin, coauteur avec Florian Mazel de Marc Bloch : l’histoire en résistance (Le Seuil), une trouvaille récente : trois cartes d’identité de l’historien — la sienne, tamponnée du mot « Juif », et deux fausses, utilisées durant sa clandestinité —, oubliées depuis 1944 dans une commode d’une villa de l’Aude, resurgies grâce aux recherches menées pour l’exposition et données depuis aux Archives nationales. Une manière de rappeler que cette histoire continue de s’écrire, parfois au fond d’un tiroir oublié.
Panthéoniser, une manière de transmettre
Il y a un dernier niveau de transmission, plus institutionnel, qui mérite d’être souligné : la panthéonisation elle-même a été pensée, dès le départ, comme un acte de transmission.
C’est l’un des mots qui reviennent le plus souvent lorsque le ministère de la Culture interroge Barbara Wolffer, l’administratrice du Panthéon, sur l’organisation de la cérémonie du 23 juin. Selon elle, les séquences qui précèdent le franchissement des Grands Bronzes — la remontée de la rue Soufflot, le temps passé sur le parvis — ne sont pas de simples préambules protocolaires : elles servent à raconter la vie et les engagements de Marc Bloch, pour que le public comprenne ce que signifie son entrée au Panthéon et en partage l’exemplarité.
Réduire Marc Bloch à sa seule dimension de résistant serait une erreur : il était aussi, dit-elle, un professeur soucieux de transmettre une certaine manière de faire de l’histoire. C’est cette dimension pédagogique qui explique, selon elle, la mobilisation particulièrement forte de la communauté éducative depuis l’annonce de la panthéonisation : le ministère de l’Éducation nationale recensait déjà plusieurs milliers d’initiatives et de projets scolaires consacrés à Marc Bloch au moment de la cérémonie.
Faire entrer un historien au Panthéon, en somme, c’est d’abord chercher à transmettre son exemple à la génération qui suit.
Même le geste funéraire obéit à cette logique. La dépouille de Marc Bloch repose toujours au Bourg-d’Hem, dans la Creuse, où sa famille a souhaité qu’elle reste, aux côtés de ses six enfants ; celle de Simonne, elle, n’a jamais pu être identifiée. Les deux cénotaphes entrés au Panthéon contiennent des objets symboliques, des photographies et le testament spirituel de l’historien. Une panthéonisation sans les corps, fondée sur le symbole et le récit — la forme la plus épurée, en somme, de la transmission.
Le faire enfin connaître
Reste une question, que pose d’ailleurs l’administratrice du Panthéon, Barbara Wolffer, dans les jours qui ont suivi la cérémonie : Marc Bloch est une référence incontournable pour les historiens, mais reste largement méconnu du grand public — un peu comme l’était Jean Moulin avant son entrée au Panthéon en 1964. C’est précisément ce que l’exposition de la crypte cherche à corriger, à travers des photographies, des objets personnels et des documents prêtés par les Archives nationales et par la famille de l’historien.
L’hommage ne s’arrête pas à Paris. Le Centre des monuments nationaux a conçu, avec l’Association des professeurs d’histoire géographie, une exposition itinérante destinée à circuler dans plusieurs sites du réseau. Tout au long de l’année 2026, des lectures de L’Étrange défaite — le récit que Marc Bloch a consacré à l’effondrement de mai-juin 1940 — sont proposées à l’Hôtel de Sade, au château de Voltaire à Ferney ou à l’abbaye de Montmajour, tandis que des conférences se tiennent à la basilique de Saint-Denis ou au site archéologique d’Ensérune. Le 3 juillet 2026, une adaptation théâtrale de ce même texte, portée par le comédien Xavier Gallais, a également résonné dans la nef du Panthéon.
« L’historien n’a rien d’un homme libre. Du passé, il sait seulement ce que ce passé même veut bien lui confier. »
Deux adresses, un même fil
Reste, pour qui veut vraiment prendre part à cette transmission, la meilleure des options : y aller.
Au Panthéon, la scénographie de « Marc Bloch, l’esprit de l’Histoire » vaut le détour pour elle-même — feutrée, presque intime, elle organise le parcours en trois grandes travées, qui débouchent chacune sur une mise en scène évocatrice mêlant documents d’archives, objets personnels et photographies de famille. Tous les jours, 10h-18h30 (horaires de saison, jusqu’à fin septembre), jusqu’au 10 janvier 2027. Tarif autour de 16 €, gratuit pour les moins de 26 ans.
Rue d’Ulm, c’est un geste d’une autre nature, mais tout aussi précieux, qui attend le visiteur : des livres annotés, des registres de prêt, la trace concrète d’une vocation en train de se former. Entrée libre et gratuite, jusqu’au 11 juillet 2026. Du lundi au vendredi, 9h-20h ; le samedi, 9h-19h.
Cet homme qui a consacré sa vie à comprendre comment les idées et les savoirs passent d’une génération à l’autre devient aujourd’hui, à son tour, l’objet d’un pareil effort collectif de transmission — des vitrines de la rue d’Ulm où s’est formé le jeune étudiant, jusqu’à la crypte où reposent, désormais, ses cénotaphes et ceux de Simonne, son épouse.
D’un père à un fils, d’un maître à ses élèves, d’une génération de résistants à celles qui suivent : Marc Bloch racontait déjà cette chaîne-là. Il en fait, sans l’avoir choisi, le dernier chapitre.
Sources : rencontre presse, communiqués et pages officielles du Centre des monuments nationaux, de l’École normale supérieure-PSL, du ministère de la Culture, du ministère des Armées, de la Ville de Paris, ainsi que des articles de franceinfo et du Maitron des fusillés..


