Ce qu’un palais imaginaire apprend à une enfant de dix ans, et aux adultes assis à côté d’elle
Cet hiver, le Théâtre de la Tour Eiffel accueille à nouveau Lilly, le musical, l’histoire d’une petite fille qui se perd le jour de son anniversaire et découvre un palais rempli des souvenirs du music-hall. C’est une comédie musicale familiale, et un joli point de départ pour parler de ce qui se transmet d’une génération à l’autre.
Créé par Nicolas Garry et Oscar Sisto, le spectacle se joue du 14 novembre 2026 au 2 janvier 2027. Il a vu le jour l’hiver dernier, sur la même scène, sous le titre Lilly et le Palais du Music-Hall. Il revient transformé. La mise en scène est désormais confiée à Mau, et le rôle de Lilly est partagé entre Lou Deleuze et Jenna Otmani, aux côtés d’Ahcène et de Najet.
Une question traverse le spectacle : comment donne-t-on l’envie d’oser devenir ?
Se perdre pour se trouver
Lilly a dix ans. Le jour de son anniversaire, elle se perd dans la foule et se retrouve devant un immense palais. Elle cherche un moyen de joindre ses parents, et c’est un autre monde qui lui ouvre ses portes. Le gardien des lieux, Monsieur Hotchpotch, s’étonne de voir une enfant seule. Il l’invite à explorer ce Palais du Music-hall, rempli des reliques des grands spectacles du genre, du cabaret et du cinéma.
Ce récit suit un schéma que l’anthropologue Arnold Van Gennep a décrit dès 1909 dans Les Rites de passage. D’abord une séparation d’avec le monde connu, puis un temps de marge, où l’on n’est plus tout à fait ce qu’on était. Enfin, c’est le retour, sous un autre statut. Les contes jouent de cette structure également. Alice, Wendy, le Petit Poucet : l’enfant s’égare, rencontre un guide, traverse un monde dont il ignorait l’existence, puis rentre.
Se perdre, dans ces récits, ne veut pas dire disparaître. C’est quitter un moment l’identité assignée pour entrevoir celle qu’on pourrait construire. Lilly entre enfant dans le Palais. Elle n’en ressort pas tout à fait la même.
Monsieur Hotchpotch, ou l’art de s’effacer
Oscar Sisto ne joue pas seulement dans Lilly : il l’a conçu. Une partie du public le connaît d’ailleurs comme professeur : dans son école ou à la Star Academy. On devine, derrière le gardien du Palais, quelqu’un qui connaît la place de celui qui accompagne.
Les producteurs décrivent Monsieur Hotchpotch comme un personnage bienveillant, qui perçoit vite les dons artistiques de Lilly et la guide sur son chemin. Guider n’est pas conduire. Un passeur ne traverse pas à notre place. Il montre qu’un passage existe, puis il se retire. C’est la part difficile de toute transmission : donner des outils, des gestes, des récits, parfois une confiance. Puis, accepter que celui qui les reçoit en fasse quelque chose qui ne nous appartient plus.
Le spectacle lui-même en offre un petit exemple. Oscar Sisto signait la mise en scène de la première version, et il en a laissé les rênes à un autre pour la seconde.
Le palais comme mémoire
L’anthropologie s’est intéressée à la signification d’hériter. Jean Pouillon, dans « Plus c’est la même chose » (1975), s’interrogeait sur le traditionalisme des sociétés dites traditionnelles. Gérard Lenclud a prolongé cette réflexion dans « La tradition n’est plus ce qu’elle était… » (Terrain, 1987). Ils indiquent que la tradition ne se réduit pas à un dépôt reçu du passé : c’est aussi le présent qui choisit, dans le passé, ce qu’il reconnaît comme son héritage. Une filiation inversée, où les enfants désignent leurs parents. Hannah Arendt, dans La Crise de la culture, va dans le même sens à propos de l’éducation : on transmet un monde ancien aux nouveaux venus pour qu’ils puissent le renouveler.
Le Palais que découvre Lilly est plus qu’un décor. C’est une mémoire, un lieu où survivent des formes, des personnages, des objets et des imaginaires venus d’avant elle. Le music-hall s’y prête particulièrement, car c’est l’art de la métamorphose par excellence. Des générations d’artistes s’y succèdent, et les corps, les techniques et les publics changent.
Quelque chose demeure pourtant : se rassembler « dans le noir » pour regarder d’autres humains fabriquer, pour un temps, un autre monde.
Le droit de rêver
Lilly est une célébration de l’imaginaire. Mais le spectacle transmet aussi le droit de rêver. Pas comme fuite du réel, mais comme une faculté de concevoir ce qui n’existe pas encore.
Le spectacle ne s’en tient d’ailleurs pas à l’émerveillement. L’effort, le dépassement de soi et la curiosité en sont le fil conducteur, et Lilly y découvre que devenir artiste demande autant de persévérance que de rêve.
Du Palais à Lilly
Entre la première version et celle-ci, le spectacle a changé de titre. Lilly et le Palais du Music-Hall est devenu Lilly, le musical. Le Palais, avec ses reliques, a disparu de l’affiche, et seule l’héritière est restée.
On peut y voir un choix de communication. On peut aussi y lire, en raccourci, ce que fait toute transmission réussie : l’héritage s’efface derrière celui qui le reçoit.
Lilly, le musical : Théâtre de la Tour Eiffel, Paris 7e, du 14 novembre 2026 au 2 janvier 2027 à 14h30. Durée : 50 minutes. Tarifs de 22 à 43 €.





