En août 1925, une jeune femme de vingt-trois ans débarque sur l’île de Ta’ū, dans l’archipel des Samoa. Elle est petite, myope, sans expérience du terrain, et elle vient poser une question que personne, à l’époque, ne songeait vraiment à poser : les adolescents souffrent-ils partout de la même manière ?
Elle s’appelle Margaret Mead. Trois ans plus tard, le livre qu’elle tire de ce séjour, Coming of Age in Samoa, fera d’elle l’anthropologue la plus lue du XXe siècle — et l’une des plus discutées.
Ce qui m’intéresse ici n’est pas la légende. C’est une intuition qui traverse toute son œuvre, et qui touche au cœur de ce que nous cherchons sur ce blog : nous n’héritons jamais seulement de choses. Nous héritons de manières d’être. Et ces manières d’être, personne ne les reçoit sans les déformer un peu.
Ce que nous croyons naturel ne l’est pas toujours
Mead est l’élève de Franz Boas, l’homme qui a passé sa vie à démonter l’idée que les différences entre les peuples seraient inscrites dans les corps. Elle appartient à cette génération qui a fait basculer le regard : ce que nous prenons pour la nature humaine est souvent l’histoire d’une culture, patiemment déposée en nous.
Ses terrains — Samoa, les îles de l’Amirauté, le Sepik en Nouvelle-Guinée, Bali avec Gregory Bateson — tournent tous autour de la même énigme : comment devient-on un adulte quelque part ?
Dans Sex and Temperament in Three Primitive Societies (1935), elle décrit trois sociétés voisines et pourtant incomparables : chez les Arapesh, elle observe des hommes et des femmes également portés à la douceur ; chez les Mundugumor, une âpreté partagée ; chez les Tchambuli, une distribution des tempéraments qui prend le contre-pied des attentes occidentales. Ses lectures ont été discutées, on y reviendra. Mais la question qu’elles ouvrent, elle, n’a pas vieilli : et si ce que nous appelons « être un homme », « être une femme », « être un enfant » était moins une donnée qu’un apprentissage ?
La culture, sous ce regard, devient une mémoire vivante : elle nous façonne, mais nous la remanions en la portant.

Transmettre, c’est transmettre des possibles
Voici le déplacement décisif que propose Mead.
Nous imaginons volontiers la transmission comme un passage de témoin. Quelqu’un sait, quelqu’un ne sait pas, et l’objet passe intact d’une main à l’autre.
Sauf que rien ne passe sans bouger, sans mouvement.
Une génération reçoit des gestes, des règles, des récits — et les relit immédiatement à travers ses propres urgences. La façon dont vous élevez vos enfants, dont vous travaillez, dont vous aimez, dont vous enterrez vos morts : rien de tout cela ne tombe du ciel. C’est le sédiment d’une longue histoire, et cette histoire continue de bouger sous vos pieds pendant que vous la vivez.
C’est ici que l’anthropologie devient une école de décentrement. Regarder longuement une autre manière d’organiser la vie humaine, ce n’est pas collectionner l’exotique : c’est découvrir que nos évidences ont des alternatives.
Et de cette découverte suit une conséquence libératrice : si les cultures se transmettent, c’est qu’elles peuvent changer.
1970 : le renversement
Dans Culture and Commitment (1970), Mead — elle a alors près de soixante-dix ans, elle a vu passer deux guerres mondiales, la bombe, la télévision et les mouvements étudiants — propose une grille devenue célèbre. Elle distingue trois régimes de transmission :
- Postfiguratif : les enfants apprennent des anciens. Le futur ressemble au passé, et les vieux en sont les garants.
- Cofiguratif : on apprend surtout de ses contemporains, de ses pairs, de ceux qui traversent la même époque.
- Préfiguratif : les adultes doivent apprendre des jeunes.
Sa thèse : les sociétés modernes basculent dans le troisième régime. Non pas parce que les anciens seraient devenus inutiles, mais parce que le monde dans lequel les jeunes vont vivre n’est plus celui où leurs aînés ont appris à vivre. L’expérience accumulée ne suffit plus à préparer à ce qui vient.
Le renversement est vertigineux : les jeunes ne sont plus seulement des héritiers. Ils deviennent, à leur tour, porteurs de savoirs que leurs parents n’ont pas.
Écrite en 1970, cette page se lit aujourd’hui comme une prophétie un peu trop exacte. Il suffit de regarder qui, dans une famille, explique quoi à qui — sur un écran, sur le climat, sur les manières de nommer les identités.
La transmission cesse alors d’être une flèche verticale du passé vers l’avenir. Elle devient une conversation.
La fidélité créatrice
C’est peut-être la plus belle chose que l’on puisse retenir de Mead, et elle déborde largement l’anthropologie.
Un savoir-faire confié à un apprenti, une recette de famille, une histoire racontée le soir à un enfant, une tradition portée par une communauté : rien de tout cela ne survit parce qu’on l’a protégé. Cela survit parce que quelqu’un s’en est emparé, l’a tordu, l’a fait sien, l’a rejoué autrement.
Un héritage que l’on interdit de toucher n’est pas un héritage. C’est une vitrine.
Ce que Mead nous met entre les mains, c’est l’exigence d’une fidélité créatrice : rester en lien avec une histoire tout en autorisant sa transformation. Conserver et inventer ne sont pas deux camps opposés. Ce sont les deux mains du même geste.
Une œuvre discutée
Dans les années 1980, l’anthropologue Derek Freeman attaque frontalement ses travaux samoans, l’accusant d’avoir vu à Samoa ce que sa théorie lui demandait d’y voir. La polémique est violente, très médiatisée, et elle laisse une trace durable dans la discipline.
Mais la suite de l’histoire est plus intéressante que le duel. Les travaux de Paul Shankman, notamment, ont montré que l’affaire ne se résume pas à une chercheuse démentie par un redresseur de torts : la méthode de Freeman a elle-même été sérieusement critiquée, ses preuves réexaminées, ses conclusions relativisées.
Ce que cette controverse nous enseigne dépasse le cas Mead. Une œuvre scientifique n’est pas un monument : c’est un objet que les générations suivantes reprennent, contestent, réévaluent. La science est un régime de transmission — et il est préfiguratif.
Aujourd’hui, certaines interprétations de Mead sont discutées. L’importance de son œuvre sur la culture, l’enfance, la socialisation et les rapports entre générations, elle, reste solidement établie.
Assez de racines pour inventer ses chemins
À une époque où tout — le climat, le travail, les techniques, les liens — se transforme plus vite que nos habitudes ne savent le faire, la leçon de Mead a quelque chose d’apaisant et d’exigeant à la fois.
Transmettre, ce n’est pas demander à l’avenir de ressembler au passé. Ce n’est pas embaumer.
C’est donner aux générations qui viennent de quoi comprendre ce qu’elles reçoivent, de quoi le questionner, et de quoi l’emporter ailleurs.
Assez de racines, en somme, pour qu’elles puissent inventer leurs propres chemins.
Pour aller plus loin
Ouvrages de Margaret Mead
- Coming of Age in Samoa, William Morrow, 1928.
- Growing Up in New Guinea, William Morrow, 1930.
- Sex and Temperament in Three Primitive Societies, William Morrow, 1935.
- Male and Female: A Study of the Sexes in a Changing World, William Morrow, 1949.
- Culture and Commitment: A Study of the Generation Gap, Doubleday, 1970.
Autour de la controverse
- Derek Freeman, Margaret Mead and Samoa: The Making and Unmaking of an Anthropological Myth, Harvard University Press, 1983.
- Paul Shankman, The Trashing of Margaret Mead: Anatomy of an Anthropological Controversy, University of Wisconsin Press, 2009.
- Paul Shankman, « The « Fateful Hoaxing » of Margaret Mead », Current Anthropology, 2013.
- Library of Congress, Margaret Mead: Human Nature and the Power of Culture.




