En rangeant l’apaprtemment, j’ai retrouvé une vieille photo d’elle, alors j’ai voulu lui rendre hommage une nouvelle fois.

NADIA SAAD 29 octobre 1928 – 4 juin 2022
Elle m’a ouvert sa porte à Washington avec une générosité immense. J’avais besoin d’un endroit où atterrir. Elle avait une vie entière à transmettre. Chaque jour, sans jamais en faire une leçon, elle m’a offert son amour de l’Autre, son ouverture d’esprit et sa joie de vivre. Ce blog est pour elle — et cet hommage aussi, parce qu’elle était formidable, et que sa vie aurait pu faire l’objet d’un film d’action, avec ses dangers, ses intrigues et ses histoires d’amour.
Damas, Le Caire, Paris
Nadia Saad est née à Damas, en Syrie, en 1928. Elle avait six semaines quand sa famille a déménagé au Caire, où elle a grandi. À 17 ans, elle a choisi Paris plutôt que d’épouser son cousin George, comme le prévoyait sa famille. Elle y a travaillé de nuit pour financer ses études à la Sorbonne et décrocher des diplômes en économie, en sciences politiques et en études islamiques — le tout en maniant couramment trois langues : l’arabe, le français et l’anglais.
Personne ne lui avait dit que c’était possible. Elle a supposé que ça l’était.
C’est la première chose qu’elle m’a transmise sans jamais la formuler : les frontières qu’on vous fixe ne sont pas les vôtres. Dans les années 1950 et 1960, une femme du Moyen-Orient n’occupait pas les positions de leadership qui allaient devenir les siennes. Elle les a occupées quand même.
Quarante ans au service des autres
De Paris, elle est partie travailler avec l’UNESCO dans l’Égypte rurale, où elle a contribué à améliorer la vie et les conditions de vie des petits villages. Puis elle a remporté un concours international pour rejoindre le Bureau International du Travail à Genève, avant d’intégrer le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) à New York.
L’ONU l’a envoyée conseiller le gouvernement d’Arabie saoudite sur l’amélioration du statut des femmes. « On m’a promis que dans deux ans, les femmes conduiraient des voitures. Pouvez-vous imaginer, disait-elle, qu’après quarante ans, les femmes n’avaient toujours pas le droit de conduire, et devaient être sous la tutelle d’un homme ? »
Elle est ensuite devenue directrice régionale du Programme des Nations Unies pour l’Environnement, basée à Beyrouth, couvrant le Moyen-Orient et l’Asie occidentale. Avec une équipe de quinze scientifiques, elle a dirigé des programmes visant à protéger les terres arides et l’environnement méditerranéen. Elle était devenue une experte des questions liées à l’eau. Elle a aussi travaillé dans les conditions misérables des camps de réfugiés palestiniens, dans les villages sans eau.
Elle n’a jamais élevé la voix. Les gens qui n’en ont pas besoin pour se faire entendre m’ont toujours impressionnée. Nadia m’a appris à les regarder différemment : ce n’est pas de la douceur, c’est de la certitude.
Beyrouth, un pistolet sur le nez
Elle a vécu la guerre civile libanaise et a été évacuée au Kenya, siège du PNUE. Lors d’un cessez-le-feu, elle a décidé de retourner à Beyrouth pour revoir sa maison.
« J’ai été horrifiée de découvrir un énorme trou dans le mur extérieur et les traces d’une bombe qui avait atterri directement sur mon lit, racontait-elle. Alors que je constatais les dégâts, on a frappé à ma porte. Je l’ai ouverte et un jeune homme m’a pointé un pistolet sur le nez. Il m’a dit : « Je vais te tuer. » »
Elle a trouvé un courage qu’elle ne se soupçonnait pas. Elle l’a regardé droit dans les yeux.
— Tu peux me tuer si tu le souhaites. Qui veut vivre dans ce pays de fous ? Mais tu dois d’abord me dire pourquoi.
— Je veux votre maison pour mon gang.
— Vous pouvez avoir la maison. Mais écoutez bien : j’ai travaillé toute ma vie pour cette maison, pour que mon père puisse retourner au Liban et y mourir dans son pays natal. Promets-moi qu’après m’avoir tuée, tu l’amèneras ici.
— OK.
— Bien. Maintenant, écoutez. Je reviens de deux semaines de travail harassant au Yémen et je suis épuisée. Pourriez-vous me permettre de prendre une tasse de café avant de me tuer ?
Il a accepté et s’est assis avec elle. Pendant le café, il lui a demandé si elle savait qui il était. « Dankoura », a-t-il dit — responsable de l’assassinat de dix-huit personnes dans une église pendant la messe, avant l’élection du président Frangieh, tout juste évadé de prison.
Elle a répondu : « Savez-vous qui je suis ? Je travaille pour les Nations Unies et je vis aux États-Unis. Quand la guerre sera terminée, tu seras ramené en prison. Si tu étais intelligent, tu quitterais ce pays maintenant. » Elle lui a raconté qu’un de ses cousins, un misérable, était parti pour Chicago et y était devenu millionnaire. « Je peux t’emmener à Chicago. Reviens demain matin, tôt, avec un passeport. »
Quand il est revenu, elle était partie.
Elle m’a raconté cette histoire comme une anecdote. C’est peut-être ça qui m’a le plus appris.
Washington et la Banque mondiale
En 1979, elle s’installe à Washington, à Chevy Chase, pour travailler à la Banque mondiale. Pendant dix-sept ans, elle y a imposé les questions environnementales dans les programmes de prêt — à une époque où « environnement » y était presque un gros mot, considéré comme une « lubie féminine ». « Les choses ont changé depuis, et j’ai fait partie des quelques personnes qui ont fait du travail environnemental la priorité qu’il est devenu aujourd’hui à la Banque mondiale », disait-elle — sans fierté, comme un constat.
Toujours engagée sur les questions relatives aux femmes, elle a entamé un dialogue avec Layli Miller-Muro, avocate et militante de Washington, fondatrice du Tahirih Justice Center — une organisation qui protège les femmes victimes de violations des droits humains en leur fournissant une aide juridique, des services sociaux et médicaux.
C’est en lisant l’un des livres du père de Layli, Larry Miller, « Spiritual Enterprises », puis en tombant sur une photo de lui en ligne, assis devant sa bibliothèque, qu’elle a su. Elle a aimé son visage — et elle a remarqué que les livres sur son étagère étaient exactement ceux qu’elle avait aimé lire. Ils se sont mariés et ont déménagé à Potomac en 2013. Elle avait plus de quatre-vingts ans. C’était son premier mariage. Des années après sa retraite, elle s’est consacrée avec bonheur à son nouveau rôle d’épouse, de belle-mère et de grand-mère aimée d’une famille nombreuse.
Larry l’encourageait à écrire un livre racontant les mille histoires de sa vie. Elle répondait : « J’aimerais écrire un livre, mais pour l’instant je m’organise et je m’habitue à ma nouvelle vie. J’aime ma nouvelle maison, ma nouvelle vie et mon nouveau rôle de grand-mère. »

Elle s’est éteinte paisiblement le 4 juin 2022 à Montgomery County, dans le Maryland, sans avoir écrit ce livre.
Ce qu’elle m’a laissé
Nadia n’a jamais cherché à m’enseigner quoi que ce soit. Elle n’a pas dit : voilà comment affronter la peur, voilà comment tenir dans une institution hostile, voilà comment traverser un siècle en restant libre. Elle a juste vécu devant moi. Et j’ai regardé.
Nadia a été une rencontre incroyable. Sa générosité, son ouverture d’esprit, son sourire et son envie de bouffer la vie sont inoubliables. Sa volonté de les transmettre aussi — même sans le savoir.
Ce blog est pour elle.
Pour allez plus loin :
Marc Bloch : Marc Bloch : de la rue d’Ulm au Panthéon – Transm-etre


