Il y a quelques mois, j’ai animé un débat avec des jeunes de 11 à 18 ans. Ils venaient de partout, de cultures et d’horizons très différents. Et pourtant, ils partageaient tous la même chose : une colère sourde contre le monde qu’on leur avait laissé. Ce soir-là, pour la première fois, je me suis demandé ce que transmettre voulait dire. Vraiment.
Je ne m’étais jamais posé la question comme ça. J’avais des parents, des professeurs, des rencontres qui m’avaient marquée — mais je n’avais jamais regardé en face ce qui, précisément, avait changé ma façon d’être dans le monde. Ce soir-là, face à ces adolescents qui réclamaient des comptes à une autre génération, j’ai compris que la transmission est peut-être l’acte le plus important qu’on pose — et celui qu’on accomplit le plus souvent à l’aveugle.
Ce blog est né de cette question. Et d’autre chose aussi : de toutes les rencontres accumulées au fil des ans. Des femmes et des hommes extraordinaires qui m’ont traversée, parfois brièvement, et qui ont laissé quelque chose. Une façon de tenir debout. Une façon de regarder l’autre.
Ce qu’on transmet, c’est rarement ce qu’on croit. Et ce qu’on reçoit, on met souvent des années à le reconnaître.
Nadia Saad, par exemple. Elle m’a accueillie à Washington quand j’y suis arrivée, sans rien me demander. Elle avait 40 ans de Nations Unies derrière elle, avait survécu à la guerre civile libanaise, conseillé des gouvernements, tenu tête à des institutions qui ne voulaient pas entendre parler d’environnement. Elle est morte en juin 2022. Et je me suis rendu compte, en essayant de mettre des mots sur ce qu’elle représentait, que je n’avais jamais vraiment mesuré ce qu’elle m’avait passé. Son sourire face au danger. Sa conviction que le monde mérite qu’on s’y batte. Sa joie — cette joie qu’elle avait de bouffer la vie.
Ce blog est pour elle. Et pour tous ceux qui transmettent sans le savoir.
Nous vivons un moment particulier. L’intelligence artificielle semble s’emparer en partie du territoire de la transmission — les savoirs, les styles, les voix, les mémoires. Certains se demandent sérieusement si elles pourraient bientôt nous remplacer dans cet acte-là aussi.
Je ne le crois pas. Ou plutôt — je ne sais pas encore. Et c’est précisément cette incertitude qui m’intéresse. Parce que pour répondre à cette question, il est nécessaire d’abord comprendre ce qui se passe vraiment quand un être humain en touche un autre et lui laisse quelque chose. Pas une information. Pas un fichier. Une sensation, un sentiment, une phrase, un instant….Quelque chose.
Qui contrôle le récit, contrôle… la puissance
Transmettre, ce n’est jamais un geste neutre. Choisir ce qu’on raconte d’une histoire, d’un peuple, d’une famille — c’est déjà décider de ce qui compte et de ce qui s’efface. Les historiens le savent depuis longtemps : celui qui écrit le récit décide, en grande partie, de ce qui restera vrai pour les générations suivantes.
Aujourd’hui, ce pouvoir change de mains. Les algorithmes choisissent ce qu’on voit, ce qu’on lit, ce dont on se souvient collectivement. Une transmission qui passait autrefois par les anciens, les institutions, les livres, passe désormais aussi par des plateformes qui n’ont ni mémoire ni intention — seulement de l’engagement à maximiser. Quand le récit échappe à ceux qui l’ont vécu, que devient- il ?
L’immédiateté a-t-elle remplacé l’histoire ?
Tout doit être su maintenant, vécu maintenant, réagi maintenant. Mais la transmission, elle, a besoin de lenteur. D’années pour comprendre ce qu’on a reçu. De recul pour transformer une expérience en sagesse transmissible.
Je me demande parfois si cette urgence permanente n’est pas en train de nous couper de l’histoire — la grande, et la petite, celle des familles et des vies. Quand chaque instant chasse le précédent, qui prend encore le temps de s’asseoir avec quelqu’un et d’écouter ce qu’il a mis soixante ans à comprendre ?
Ce blog ne donnera pas de leçons toutes faites. Il ne proposera pas de méthodes pour mieux transmettre vos valeurs en cinq étapes. Il racontera des gens, des instants, des histoires. Il posera des questions qui dérangent un peu. Il essaiera de regarder ce qu’on se passe entre humains.
Si vous êtes là parce que vous avez reçu quelque chose d’important et que vous ne savez pas encore quoi en faire — vous êtes au bon endroit.
Si vous êtes là parce que vous voulez transmettre et que vous ne savez pas comment — vous êtes au bon endroit.
Si vous êtes là parce que vous avez peur que ce que vous portez disparaisse avec vous — vous êtes exactement au bon endroit.


