Deux femmes assises parmi les étudiants
Simonne Bloch est entrée au Panthéon sans sépulture et presque sans archive. Ce que ce vide nous apprend sur le travail sans nom — et sur les silences de nos sources.
Un caveau pour deux
Le 23 juin 2026, Marc Bloch est devenu le premier historien à entrer au Panthéon. Il n’y est pas entré seul : un cénotaphe l’y représente aux côtés de son épouse, Simonne Vidal — dans une nécropole où reposent déjà Joséphine Baker, Maurice Genevoix et Missak Manouchian.
Le mot cénotaphe mérite qu’on s’y arrête : un tombeau vide, un monument sans corps. Car la dépouille de Simonne Bloch, morte à Lyon en 1944 et jetée dans une fosse commune, n’a jamais pu être identifiée. Marc Bloch, lui, a une tombe : ses cendres ont été transférées en 1977 dans le caveau familial du Bourg-d’Hem, en Creuse, où reposent aussi ses enfants. Elle, nulle part. Au Panthéon, on honore d’elle une absence.
La formule officielle — « accompagné de son épouse » — est en elle-même un document. Elle dit ce que la République a voulu faire sans tout à fait savoir comment le nommer : reconnaître qu’une œuvre et un engagement furent portés par deux personnes, dont une seule a laissé un nom, et dont une seule a laissé un corps.
C’est ce double effacement qui m’intéresse. Non pour « réhabiliter » Simonne Bloch — le mot est paresseux — mais pour demander pourquoi nous savons si peu d’elle, et ce que cette ignorance dit de la fabrique de la mémoire.
Ce que l’on sait
Simonne Jeanne Myriam Vidal naît à Dieppe le 14 février 1894. Troisième enfant de Paul Vidal, ingénieur polytechnicien, et d’Alice Hirsch. Une famille juive de la bourgeoisie savante et industrielle. On la dit douée pour la musique et pour les langues.
En 1916, elle s’engage comme infirmière volontaire, auprès des prisonniers et des réfugiés. Elle est décorée de la médaille de la Reconnaissance française ; la citation loue son dévouement et sa bonté. Avant d’être « la femme de », elle avait donc déjà une guerre derrière elle, et une décoration.
Elle épouse Marc Bloch à Paris le 23 juillet 1919 ; il rentre du front. Le couple s’installe à l’automne à Strasbourg, où Marc enseigne à l’université redevenue française et dont il est l’un des artisans. Ils y resteront dix-sept ans. Leurs six enfants naissent en Alsace.
Deux femmes assises parmi les étudiants
C’est ici que l’anthropologue doit ralentir, parce qu’un détail vaut mieux qu’une thèse.
Simonne Bloch assistait aux cours que son mari donnait à Strasbourg. Elle s’asseyait au milieu des étudiants et prenait des notes — à côté de Suzanne Dognon, l’épouse de Lucien Febvre.
Arrêtons-nous là. Les Annales d’histoire économique et sociale, la revue qui, fondée en 1929, allait refonder la discipline historique en Europe, ont deux pères : Bloch et Febvre. Et dans l’amphithéâtre, deux femmes écoutent, notent, puis rentrent le soir dans les maisons où se prépare la revue. Détail qui aiguise l’ironie : Suzanne Dognon était agrégée d’histoire. Elle avait le titre que l’université de son temps ne laissait presque à aucune femme l’occasion d’exercer. Elle prenait des notes dans le cours d’un homme qui, lui, avait une chaire.
Ce que faisait Simonne, concrètement : elle tapait les lettres et les manuscrits, elle classait les fiches, elle lisait tout ce que son mari écrivait. Sa famille l’a présentée comme sa première lectrice critique. La recherche universitaire a retenu le mot juste pour désigner cela : une aide non rémunérée. Un article de la revue Tracés consacré aux femmes des Annales range côte à côte Simone Vidal-Bloch et Suzanne Dognon-Febvre parmi ces contributions que la discipline a longtemps consommées sans les compter.
Rappelons ce qu’était le travail d’un médiéviste avant l’informatique. Des milliers de fiches. Des dépouillements recopiés à la main. Une bibliographie qui doit tenir dans une mémoire et dans un meuble à tiroirs. Les Rois thaumaturges (1924), La Société féodale, le chantier permanent des Annales : cet appareil matériel ne se fabrique pas tout seul.
Leur fils aîné, Étienne Bloch — résistant, puis magistrat, qui a consacré une partie de sa vie à écrire sur son père — a posé la question sans détour : celui-ci serait-il devenu ce grand historien mondialement reconnu sans sa femme ? Il en doutait.
L’angle mort de l’archive
Voilà le cœur de la question, elle est méthodologique mais aussi peut-être éthique.
Marc Bloch est l’homme qui a appris aux historiens que le document n’est pas donné mais construit ; que l’on ne recueille pas des traces, on les fait parler ; et que le silence des sources est lui-même une source. L’Apologie pour l’histoire est un manuel de méfiance envers ce que l’archive veut bien livrer.
Or l’archive ne livre presque rien de Simonne. Non parce qu’elle n’a rien fait, mais parce que les dispositifs d’enregistrement de son temps n’étaient pas faits pour enregistrer ce qu’elle faisait. Une signature, un contrat d’édition, une chaire produisent du nom. Taper, classer, relire, conduire, nourrir : ce sont des gestes qui produisent de l’œuvre sans produire de nom.
L’ironie est cruelle et féconde : le fondateur de la critique moderne des sources a vécu vingt-cinq ans avec l’un des angles morts les plus parfaits de cette critique.
1939-1944 : le rétrécissement
La guerre revient, et cette fois le schéma se referme.
Marc est mobilisé en août 1939. Simonne reprend l’uniforme d’infirmière volontaire ; une photographie la montre à Guéret en 1940. Puis viennent les statuts des Juifs. Marc Bloch est exclu de la fonction publique en 1940, obtient une dérogation pour « services exceptionnels », enseigne à Clermont-Ferrand puis à Montpellier — où le climat doit ménager la santé de Simonne, atteinte d’une pleurésie en avril 1941. La famille déménage, déménage encore. La géographie de leur vie n’est plus choisie : elle est subie.
Après l’invasion de la zone libre, fin 1942, Marc Bloch entre dans la clandestinité et la Résistance. Simonne, à distance, lui envoie nourriture, vêtements, livres, provisions, et lui rend visite quand elle le peut. La clandestinité n’est pas seulement affaire de faux papiers et de boîtes aux lettres : c’est aussi une logistique domestique, et cette logistique avait un visage.
En 1943, il lui dédie un poème, Ballade triste, où il envisage le voyage sans retour et la solitude qu’il lui laisserait. Il a été chanté au Panthéon en juin dernier. Mesurons ce que cela signifie : l’un des documents les plus intimes de la Résistance française est un poème d’amour d’un homme traqué à sa femme.
Il est arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944.
Simonne gagne Lyon avec leur fille aînée. Elle y est hospitalisée sous une fausse identité, pour un cancer de l’estomac. Elle meurt le 2 juillet 1944, à cinquante ans, et son corps disparaît dans une fosse commune — jamais identifié depuis.
Marc Bloch avait été fusillé le 16 juin, à une trentaine de kilomètres de là. Leurs enfants n’ont jamais pu établir si elle l’avait su.
La même année, à Auschwitz, meurt sa sœur cadette Jeanne.
Ce que Transm-être peut en retenir
La transmission est un travail, et ce travail a des ouvrières. Nous célébrons les œuvres et nous oublions les infrastructures. Derrière une part des « grands hommes » du XXe siècle, il y a une femme qui a fait tourner l’appareil matériel de la pensée — et qui n’apparaît nulle part, parce que cet appareil est précisément ce que l’on ne regarde pas.
L’absence de trace n’est pas une preuve d’absence. C’est la leçon de Marc Bloch retournée contre son propre foyer. Quand une source se tait, il faut demander : qui a construit ce silence, et à quoi servait-il ?
La mémoire familiale supplée l’archive — et c’est fragile. Ce que nous savons de Simonne, nous le devons surtout aux siens : à Étienne, qui a écrit ; aux descendants désignés pour l’entrée au Panthéon, Suzette et Matis Bloch, qui ont porté sa mémoire jusqu’à cette cérémonie. Ce fil-là aurait pu se rompre. Il tient à quelques personnes qui ont pris la peine de raconter.
Deux femmes prenaient des notes, assises parmi les étudiants, à Strasbourg, dans les années vingt. L’une était agrégée. Nous connaissons surtout les noms de leurs maris. C’est exactement cela qu’il faut cesser de trouver normal.
Et l’on peut faire entrer quelqu’un au Panthéon sans savoir où est son corps. Il faut alors se souvenir à sa place. C’est peut-être la définition la plus nue de la transmission.
Note de sources
État civil et biographie. Naissance à Dieppe le 14 février 1894, mort à Lyon le 2 juillet 1944, filiation (Paul Vidal, Alice Hirsch) : notices Wikipédia française et anglaise adossées à la biographie de référence de Carole Fink, Marc Bloch: A Life in History (Cambridge University Press, 1989). Sœur cadette Jeanne morte à Auschwitz en 1944 : idem.
Rôle auprès de Marc Bloch. Secrétariat, classement des fiches, relecture, rôle de première lectrice critique, présence aux cours aux côtés de Suzanne Dognon : ICI / France Bleu Creuse (22 juin 2026) et France 24 (22 juin 2026), qui rapportent le témoignage familial. Le cadre savant — l’« aide non rémunérée » de Simone Vidal-Bloch et Suzanne Dognon-Febvre, cette dernière agrégée d’histoire — provient de l’article « Les femmes et le monde des Annales » (revue Tracés) et d’une notice de l’académie de Strasbourg. Jugement d’Étienne Bloch sur la dette de son père : Marc Bloch (1886-1944), une biographie impossible, préface de Jacques Le Goff, Culture et Patrimoine en Limousin, 1997 (réédition Éditions de la Sorbonne, 2026).
Guerre, mort, panthéonisation. Chronologie 1939-1944, arrestation le 8 mars 1944, cancer, fausse identité : Wikipédia (d’après Fink et Bédarida) et France 24. Dépouille de Simonne non identifiée, transfert des cendres de Marc Bloch au caveau familial du Bourg-d’Hem en 1977, cénotaphe au Panthéon, représentants familiaux Suzette et Matis Bloch : ministère de la Culture, « Marc Bloch au Panthéon » (17 juin 2026), et France 24 (20-22 juin 2026).
Iconographie. Un portrait de famille existe sur Wikimedia Commons : Marc Bloch, sa femme Simonne Vidal et leurs deux plus jeunes enfants (vers 1932), où l’on voit Simonne aux côtés de Marc, de Suzette et de Jean-Paul. La fiche Commons justifie le statut par le domaine public aux États-Unis. Photographe, non identifié sur la fiche.
Trois réserves d’honnêteté. (a) Le lieu de l’engagement d’infirmière de 1916 varie selon les sources (Dieppe / Paris) ; je n’ai pas tranché et ne l’ai pas fixé dans le texte. (b) Je n’ai pas affirmé que Simonne annotait les manuscrits « dans les marges » : les sources établissent qu’elle tapait, classait et relisait, non qu’elle corrigeait de sa main sur le manuscrit. Mesurer réellement son apport supposerait une étude du fonds Marc Bloch aux Archives nationales, qui reste à faire. (c) Le poème Ballade triste n’est pas cité ici : il est encore protégé par le droit d’auteur.
Retrouvez l’article sur son mari : Marc Bloch : de la rue d’Ulm au Panthéon – Transm-etre



