Ce que des planchettes japonaises gardent d’un animal qu’on n’y offre plus
Dans les sanctuaires japonais, on accroche depuis des siècles de petites plaquettes de bois pour formuler un vœu. Leur nom contient le mot cheval. Presque personne ne sait pourquoi, et cela ne les empêche pas de fonctionner.
Note d’origine. Ce texte est né ailleurs. J’ai publié sur abcducheval.com, le média que je gère, une enquête sur la place du cheval dans les grands systèmes religieux — des sacrifices védiques aux tablettes votives japonaises, des interdits bibliques aux montures des saints. C’était un article de fond destiné à des lecteurs cavaliers, et c’est ainsi qu’il faut le lire.
Mais en le travaillant, j’ai buté sur autre chose. Une question qui n’était pas la sienne et qui n’avait rien à faire dans un média équestre. Elle est restée. C’est elle que je déplie ici, avec le même matériau et une tout autre visée : non plus ce que les religions font du cheval, mais ce qu’un geste continue de transmettre lorsque sa raison s’est perdue en route.
Elles s’appellent des ema. On en trouve par grappes dans les sanctuaires shintô, accrochées à des supports de bois, exposées à la pluie : de petites planchettes sur lesquelles on inscrit une demande. Un examen à réussir, une grossesse espérée, un proche à guérir.
Le mot se compose de deux caractères : l’image, et le cheval. On y dessinait autrefois un cheval, parce que ces tablettes remplaçaient une offrande plus ancienne et infiniment plus coûteuse — le don d’un animal vivant au sanctuaire, une monture mise à la disposition des divinités. Certains lieux précisaient même la robe attendue selon la demande : un cheval noir pour obtenir la pluie, un cheval blanc pour qu’elle cesse. Le troisième livre de l’Engishiki, code administratif du Xe siècle, en fait une règle. Ceux qui n’avaient pas les moyens d’un cheval offraient une figure d’argile, puis une image peinte.
Il n’y a plus de cheval. Il reste son nom, sa silhouette, et un geste que des millions de personnes accomplissent chaque année sans avoir à en connaître l’origine.
C’est exactement l’objet que je cherchais. Non pas un exemple de ce qu’on enseigne, mais de ce qui passe quand plus personne n’enseigne rien.
Une forme qui survit à sa raison
L’anthropologie a un mot pour cela, et c’est un mot d’archéologue : le dépôt. Une forme survit à la croyance qui l’a fondée, se vide de son contenu d’origine, et se recharge de significations nouvelles sans que la continuité matérielle du geste soit jamais interrompue.
Ce qui m’intéresse, c’est le paradoxe pratique que cela révèle. On croit spontanément que la transmission la plus solide est celle qui s’explique le mieux — qu’un savoir accompagné de sa justification voyagera plus loin qu’un savoir nu. L’ema dit le contraire. La planchette a traversé les siècles précisément parce qu’elle n’avait plus besoin d’être comprise. Elle est devenue autonome le jour où elle a perdu sa raison.
Ce qui se transmet le mieux, ce n’est pas le contenu. C’est le geste, et la place qu’il assigne à celui qui l’accomplit.
Restait à savoir pourquoi un cheval. La réponse m’a occupée plus longtemps que prévu, et elle éclaire, je crois, quelque chose de plus large que le shintô.
Un animal qu’on met toujours au même endroit
En parcourant les systèmes religieux — les polythéismes anciens comme les trois monothéismes — on est frappé par une régularité qui n’a rien d’évident. Le cheval n’est pratiquement jamais un dieu. Le taureau l’est, le serpent l’est, le faucon, le chat, la vache le sont selon les aires culturelles. Le cheval, lui, occupe une autre position : il porte, il tire, il conduit. Il transporte des divinités, des âmes, des rois, des fléaux.
Le soleil ne se déplace pas seul, il est tiré : le char de Sûrya dans les hymnes védiques, celui d’Hélios chez les Grecs, le disque doré de Trundholm exhumé d’une tourbière danoise, monté sur roues et attelé à un cheval — objet muet, sans texte pour l’accompagner, dont la grammaire reste pourtant immédiatement lisible. Dans le nord, Odin monte Sleipnir, le cheval à huit jambes qui franchit les airs, les eaux et jusqu’au royaume des morts. Le cheval, là, ne règne pas. Il transporte celui qui règne.
Les exceptions existent — l’Inde connaît de véritables dieux à tête de cheval, Hayagrîva qui restitue les Veda, Kalkî qui doit clore le dernier âge du monde — mais regardons ce qu’ils font : l’un rend les Écritures perdues, l’autre met fin à un monde. Même divinisé, le cheval reste affecté au franchissement. Il opère aux points où un ordre bascule dans un autre.
Il y a à cela une raison historique assez simple, et qui n’enlève rien à la beauté de la chose. Le cheval domestique arrive tard — plus tard encore qu’on ne le croyait il y a vingt ans. Le séquençage de 273 génomes anciens publié dans Nature en octobre 2021 par l’équipe de Ludovic Orlando a établi que tous les chevaux domestiques actuels descendent d’une lignée unique, apparue dans la steppe pontique entre bas Volga et Don, dont le contrôle reproductif se met en place vers 2200 avant notre ère et qui ne se diffuse largement qu’à partir de 2000. Bien après le chien, le mouton, la chèvre, le bœuf.
Quand il se répand, les systèmes religieux existent déjà. Les places de divinité tutélaire sont prises. En revanche, il apporte quelque chose que rien n’apportait avant lui : l’annulation partielle de la distance. Il arrive trop tard pour être un dieu, et trop fort pour n’être qu’un outil.
Alors les religions le placent là où l’expérience l’avait déjà placé. Elles ne lui inventent pas une fonction : elles ratifient celle qu’il exerce.
C’est le premier point que je voulais poser, et il vaut bien au-delà du cheval. Une culture ne transmet presque jamais un contenu qu’elle a choisi. Elle entérine une position que les corps occupaient déjà.
Trois manières de se passer un embarras
La suite est plus intéressante encore, parce qu’elle montre comment se transmet un problème que personne n’énonce.
Une religion qui réserve la transcendance à Dieu seul se trouve embarrassée par un animal qui procure à l’homme, ici et maintenant, une transcendance modeste mais réelle : aller plus vite, plus loin, plus haut que sa condition ne le permet. Le cheval est un concurrent discret. Aucun des trois monothéismes ne formule jamais la difficulté en ces termes. Tous les trois la traitent.
Le judaïsme confisque
Le texte biblique connaît parfaitement le cheval et s’en méfie : le Deutéronome interdit au futur roi de multiplier ses montures, les Psaumes opposent inlassablement ceux qui s’appuient sur leurs chars à ceux qui invoquent le nom de Dieu. Mais l’animal n’est pas méprisé — le livre de Job en donne l’éloge le plus somptueux de toute l’Antiquité, la nuque, le bondissement, la bataille flairée de loin. Et le second livre des Rois montre des chevaux de feu emporter Élie vivant hors du monde. Ce que le texte refuse n’est pas le cheval : c’est le cheval possédé. L’animal reste opérateur de passage, mais nul ne le possède.
Le christianisme déplace
Sa théologie savante l’écarte — le Messie entre à Jérusalem sur un âne, accomplissant la prophétie de Zacharie, et l’Apocalypse ne rend le cheval que pour la fin des temps, hors de l’histoire ordinaire. Mais la dévotion populaire le réintroduit par le bas, en confiant l’animal à des saints : Martin partageant son manteau à cheval, Georges terrassant le dragon, Éloi devenu patron des maréchaux-ferrants et, par extension, des chevaux eux-mêmes. La théologie officielle rétrograde le cheval ; la pratique le réinstalle. Les gens qui vivent de leurs bêtes ont besoin d’un intercésseur pour elles, et l’Église, plutôt que de laisser ce besoin sans réponse, leur fournit des saints.
L’islam intègre
Là où le cheval était, pour l’Israël ancien, l’instrument de l’empire étranger, il est pour les sociétés arabes de la péninsule un bien propre, une condition de survie et d’honneur. La sourate 16 le range aux côtés du mulet et de l’âne — donc sans le sacraliser — et lui assigne une double finalité : porter, et faire paraître. Les hadiths prolongent cette valorisation jusqu’à promettre une récompense pour l’entretien d’un cheval, dans le détail de son fourrage, de son eau et de son crottin. Aucune des trois traditions ne va aussi loin dans la reconnaissance du soin quotidien comme acte religieux.
Confisquer, déplacer, intégrer. Trois stratégies, un seul embarras — ce qui est une manière de dire que l’embarras, lui, est structurel, et qu’il s’est transmis sans jamais avoir été formulé.
Il faut d’ailleurs remarquer par quoi nous savons ces choses. Parmi les réformes du roi Josias, le second livre des Rois mentionne la suppression des chevaux que les rois de Juda avaient consacrés au soleil, et l’incendie des chars solaires. Le texte hébreu ne dit pas s’il s’agissait d’animaux vivants ou de statues, et les commentateurs se gardent depuis longtemps de trancher. Peu importe ici : dans un cas comme dans l’autre, il y avait bien, à Jérusalem même, un culte solaire à chevaux. Et nous ne l’apprenons pas de ceux qui le pratiquaient. Nous l’apprenons de celui qui le détruit.
C’est souvent ainsi. Ce qui se transmettait sans se dire ne laisse de trace que dans le geste de ceux qui ont voulu l’interrompre.
Ce que les écuries ont gardé
Je ne crois pas que tout cela soit derrière nous, et c’est le point qui m’occupe le plus.
Le monde équestre contemporain, largement sécularisé, conserve une densité rituelle que peu d’activités possèdent encore. Des gestes exécutés dans un ordre qui ne se discute pas. Un vocabulaire ésotérique pour les non-initiés. Des lieux dont on connaît les seuils — on ne rentre pas dans une écurie n’importe comment, et personne ne vous l’explique jamais. Des bénédictions de chevaux et de harnais se tiennent encore, à la Saint-Éloi, et le calendrier paysan continue de confier le bétail à saint Antoine — souvent sans que les participants sachent très bien ce qu’ils reconduisent.
Surtout : une transmission qui passe par le corps et par l’imitation bien plus que par le texte. Dans une écurie, l’essentiel s’apprend de gens qui n’expliquent rien. On regarde faire, on refait mal, on refait moins mal. La justification, quand elle vient, arrive des années après le geste — et souvent elle ne vient pas.
C’est très exactement le régime de l’ema. La forme tient toute seule. Elle n’a plus besoin de sa raison, et c’est peut-être pour cela qu’elle dure.
Ce qu’on se passe sans le dire
Il y a une dernière chose, et c’est celle que je voulais atteindre.
Ce qui se transmet dans ces gestes n’est pas une information. Ce n’est même pas un savoir-faire, quoiqu’il y en ait un. C’est une place.
Quand un cavalier dit qu’il se sent porté, qu’il accède à cheval à quelque chose qu’il n’atteint pas autrement, il ne fait pas de la théologie. Mais il occupe, sans le savoir, la position exacte que les religions ont assignée à cet animal pendant quatre mille ans : celle de quelqu’un qui monte pour aller où il n’irait pas seul.
Personne ne la lui a enseignée. On la lui a passée.
Et c’est bien ce qui m’intéresse dans toutes ces histoires : la transmission la plus tenace n’est pas celle des contenus, que chaque génération révise, conteste et remplace. C’est celle des positions — où l’on se tient, ce qu’on laisse porter, à quoi l’on s’en remet. Elles voyagent sans énoncé, à l’abri de la discussion, et arrivent intactes là où les doctrines se sont depuis longtemps défaites.
Il ne remplace personne. Il emmène.
L’enquête complète, avec le détail des sacrifices royaux, du domaine celtique et du corpus coranique, est à lire sur abcducheval.com.
Repères
Pour les ema : Engishiki, livre 3, et Nihon Shoki pour l’origine des dons de chevaux aux sanctuaires. Deutéronome 17, 16 ; Psaumes 20, 8 et 33, 17 ; 2 Rois 2, 11 et 23, 11 ; Job 39, 19-25 ; Zacharie 9, 9 ; Apocalypse 6 et 19. Coran, sourate 16, 8 ; pour l’entretien du cheval, Sahîh al-Bukhârî n° 2860, avec versions parallèles n° 2371 et 3646. Pour Sleipnir, l’Edda de Snorri Sturluson ; pour Kalkî, le Vishnu Purana. Pour la domestication : P. Librado, N. Khan, A. Fages, L. Orlando et al., « The origins and spread of domestic horses from the Western Eurasian steppes », Nature, 20 octobre 2021.




