Il est mort le 6 avril 2024, à soixante-dix-neuf ans — dix-sept jours avant son quatre-vingtième anniversaire. Nous sommes en juillet 2026 : la compagnie est sous chapiteau à Béziers pour son sixième été, et sur la sciure travaillent aujourd’hui ses petits-enfants, la sixième génération d’une famille dont l’histoire de cirque commence en 1868. C’est le moment de poser la question qui m’occupe ici : qu’a-t-il réellement transmis ? Le répertoire ? Le métier ? Ou quelque chose de plus difficile à nommer, qui ne passe ni par les mots ni par les archives ?
Un lieu, avant d’être un art
Il faut commencer par le sol. Une piste circulaire, treize mètres de diamètre, faite de terre et de sciure. Ce chiffre n’a rien d’arbitraire : il correspond à la portée de la chambrière, ce long fouet dont l’écuyer se sert non pour frapper mais pour effleurer, indiquer, désigner. Le cercle a été calculé pour le cheval — pour sa morphologie, pour l’équilibre qu’il doit trouver contre la force centrifuge, pour la précision qu’il impose à celui qui se tient au centre.
Alexis Gruss aimait rappeler que ce cercle n’a ni début ni fin. Rien ne s’y arrête jamais. Un lieu de mouvement permanent, disait-il, un lieu de fertilité et d’intelligence.
L’historienne Natalie Petiteau rappelle d’où vient cette piste : d’un sergent-major de cavalerie anglaise, Philip Astley, qui en 1768 a l’idée de faire payer l’entrée à ce que les militaires pratiquaient gratuitement dans leurs manèges — la voltige, cet art de se remettre en selle au galop qui, sur un champ de bataille, décidait de qui rentrait chez lui. Le cirque naît d’un savoir de survie transformé en spectacle. Et très vite, à Paris, il devient une école : au XIXe siècle, les Franconi puis François Baucher enseignent la haute école en piste, devant le public. À Baucher, à qui l’on reprochait de s’abaisser en montant en costume devant les badauds, on prête cette réponse : Molière aussi jouait ses pièces devant les gens.
Autrement dit : pendant plus d’un siècle, le lieu de la transmission équestre en France n’a pas été l’académie. Ça a été le cirque.
C’est cet héritage-là qu’Alexis Gruss relève en 1974. À vingt-sept ans, il prend la direction du cirque familial et fonde, avec la comédienne Silvia Monfort, le Cirque à l’ancienne. Il tourne le dos aux fauves et aux modes de l’époque pour remettre le cheval au centre — non par nostalgie, mais parce qu’il y voyait la matrice de tout le reste. En 1982, la compagnie est reconnue Cirque national.
Un matin de répétition
J’ai eu la chance, il y a quelques années, d’assister à une matinée de répétition sous le chapiteau. Nous étions seuls dans les gradins. C’est là que j’ai compris que l’essentiel ne se joue pas le soir, devant le public.
Il y avait ce jour-là une soixantaine de chevaux à travailler — des entiers, de races différentes : postiers bretons pour la voltige, lusitaniens, pur-sang arabes, frisons, et jusqu’à des falabellas. On préparait le carrousel : six chevaux autour du maître, puis huit en sens inverse, puis douze sur un troisième cercle. Vingt-six étalons au galop, à l’écoute d’un seul homme.
Ce qui frappe, de près, ce n’est pas la prouesse. C’est la reprise. Une entrée manquée, un cheval qui se décale d’un demi-mètre, et tout recommence. Encore. Encore. Jusqu’à ce que la mécanique devienne une danse, et que la danse paraisse facile.
« L’art, c’est le travail effacé par le travail », disait-il.
Et pendant tout ce temps, il enseignait. Il corrigeait ses petits-fils entre deux passages, exigeait l’application immédiate, expliquait après coup, jamais pendant. L’un d’eux répétait un salto d’un cheval à l’autre : son père tenait la longe, son frère l’assurait. Trois générations sur treize mètres de sciure, refaisant les gestes de trois générations d’avant.
Marcel Mauss appelait cela des techniques du corps : ces gestes qu’aucun d’entre nous n’a dans le sang, qu’il faut apprendre un à un, par imitation, jusqu’à ce qu’ils deviennent une seconde nature qu’on croit avoir toujours eue. On ne les transmet pas en les expliquant. On les transmet en les faisant devant quelqu’un, assez longtemps pour qu’il finisse par les faire à son tour. Ce matin-là, personne n’expliquait rien à personne. On travaillait, c’est tout. Et c’est précisément là que la transmission avait lieu.
« L’éducation est contre-nature »
Il m’avait dit une chose qui m’a occupée longtemps : tout ce qui est naturel est instinctif ; j’en conclus donc que l’éducation est contre-nature.
Venant d’un homme qui a passé sa vie à éduquer — des chevaux, des enfants, des élèves —, la phrase est vertigineuse. Elle admet ce que la plupart des pédagogies préfèrent taire : transmettre, c’est toujours demander à quelqu’un un geste qu’il n’aurait pas fait seul. Faire se cabrer un cheval, ce n’est pas « libérer sa nature ». C’est autre chose. Et cette autre chose, il refusait de l’appeler dressage.
Sa distinction tenait en un mot : la confiance. Éduquer par la confiance et par l’amour, plutôt que dresser par la soumission. Il avait fait sienne la maxime de Baucher — demander souvent, se contenter de peu, récompenser beaucoup. Sur la piste, ça se voyait : à chaque pas juste, une caresse, un mot, une friandise. Les oreilles des chevaux pointées vers lui, comme s’ils demandaient : est-ce bien ce que tu voulais ?
Je ne prétends pas trancher ici le débat sur les animaux dans les cirques — il existe, il est légitime, il ne se règle pas d’une phrase. Mais je note ceci : ce qu’il défendait comme méthode équestre était exactement ce qu’il pratiquait comme méthode de transmission. Exiger beaucoup. Se contenter de peu. Récompenser énormément. Ne jamais arrêter le mouvement en avant.
Le feu, pas la cendre
Sa phrase préférée, il l’avait empruntée à Mahler : la tradition n’est pas le culte de la cendre, mais la préservation du feu.
On la cite beaucoup, on l’applique peu. Elle dit qu’un héritage seulement conservé est déjà mort ; que pour le garder vivant, il faut accepter qu’il change de forme. Gruss a passé cinquante ans à réinventer un spectacle chaque année sans jamais tourner le dos à ce qui le fondait. Éducateur, écuyer, voltigeur, clown, musicien, saxophoniste. En 1988, Claude Lelouch tourne Itinéraire d’un enfant gâté chez les Gruss : Alexis y apparaît en Monsieur Loyal, et ce sont ses deux fils, Firmin et Stephan, qui jouent le héros enfant puis adolescent. Même au cinéma, la transmission a pris la forme d’un père passant le rôle à ses garçons.
Ce qui reste, et ce qui manque
Voici ce qui m’arrête, et qui est le vrai sujet de ce texte.
La création de cet été à Béziers — la sixième édition estivale — n’est pas une reprise. C’est un spectacle neuf, une comédie musicale équestre que la compagnie qualifie elle-même de bouleversante, portée par une histoire de famille. Autrement dit : la transmission est devenue le sujet. Ce qui se faisait en silence, dans les répétitions du matin, est passé sur la piste — cinquante chevaux, une chanteuse, un orchestre en direct, et au centre, le grand carrousel à vingt-six étalons.
Mais ce sont les artistes qu’il faut regarder, et la manière dont la compagnie compte ses générations, à voix haute. Depuis le couple formé en 1868 par Charles Gruss, tailleur de pierres, et Maria Martinetti, issue d’une famille d’écuyers et d’acrobates, Alexis était la quatrième génération. Ses enfants — Stephan, aujourd’hui directeur artistique, Firmin, et Maud, danseuse de fil comme sa mère — sont la cinquième. Ses petits-enfants, la sixième, tiennent désormais la piste : Charles à la jonglerie, Alexandre à la voltige et à la fameuse poste à dix-sept chevaux, Louis à la parodie. Et Jeanne, la fille de Firmin, entrée en piste adolescente, monte en amazone — une discipline que sa grand-mère Gipsy lui a transmise de la main à la main, geste après geste.
Et la septième est là. Charles et Alexandre ont maintenant leurs propres enfants, tout petits encore, qui ne montent rien, ne répètent rien, n’ont rien à prouver. Toute la famille est du voyage : ils sont sur place, à Béziers, dans l’odeur de la sciure, au bord d’un cercle où des adultes recommencent inlassablement le même geste. Personne ne leur apprend quoi que ce soit. Et c’est déjà commencé.
Ce grand carrousel à vingt-six étalons qui referme le spectacle, c’est le même que celui qu’on répétait ce matin-là, il y a des années, quand il fallait tout reprendre parce qu’un cheval s’était décalé d’un demi-mètre. Lui n’a pas changé. Ce sont les mains qui le mènent qui ont changé.
Alors, la transmission a réussi ? Sans doute. Mais je voudrais quand même poser la question qui dérange.
Ce qu’on peut archiver d’Alexis Gruss — les captations, les livres, les entretiens, les traités du XIXe siècle qu’il avait épluchés pour reconstituer des figures oubliées — ne pèse rien à côté de ce qui ne s’archive pas : la main qui corrige au bon moment, le silence qui laisse recommencer, le regard qui s’allume quand un cheval progresse enfin. Ça ne passe que par le corps, la répétition et la présence. Ça met vingt ans. Ça ne tient pas dans un fichier.
Nous vivons un moment où l’on se demande sérieusement si les machines pourront transmettre à notre place. Elles sauront restituer le répertoire Gruss, sa chronologie, ses figures, peut-être même le tour de ses phrases. Elles ne sauront pas se tenir au centre du cercle un matin d’hiver et attendre, sans un mot, qu’un enfant recommence son salto pour la trentième fois.
Car voilà ce que Charles, Alexandre, Louis, Jeanne ont vraiment reçu : rien qui s’apprenne dans un livre. Ils l’ont pris par les yeux, en regardant faire leur grand-père, année après année, dans un lieu où l’on ne théorise pas. Bourdieu aurait parlé d’habitus — cette part de nous déposée si tôt, si bas, qu’on finit par la prendre pour notre propre caractère. Ce qu’Alexis leur a passé, il ne le leur a probablement jamais dit avec des mots. Ils le portent quand même.
Et pendant qu’ils travaillent, cet été, à Béziers, leurs enfants les regardent depuis le bord de la piste, l’air de ne rien comprendre. C’est ce moment-là qui m’intéresse. Ces petits ne reçoivent aucune leçon. Personne ne leur explique ce qu’est l’exigence, ni la patience, ni le respect d’un animal de six cents kilos. Ils voient. Ils entendent le rythme d’un galop et le silence qui suit une faute. Et dans vingt ans, ils feront des gestes dont ils ne sauront pas dire d’où ils viennent.
C’est peut-être ça, la dernière leçon d’Alexis Gruss : on ne transmet pas un contenu, on transmet une exigence — et on la transmet en la vivant, tous les matins, devant quelqu’un qui regarde sans savoir encore qu’il apprend.
Le cercle, lui, continue de tourner.
Pour découvrir Les Folies Gruss : Les Folies Gruss – Ici les artistes sont vos hôtes !
Sources et prolongements
- Hommage à Alexis Gruss, Rencontre avec Alexis Gruss, Un moment privilégié au Cirque Alexis Gruss — Laurence Boccard, ABC du Cheval.
- Le cheval, l’équitation de tradition française au cirque et Cirque et équitation, ou pourquoi pousser les portes d’un cirque ? — Natalie Petiteau, professeure d’histoire contemporaine, ABC du Cheval.
- Marcel Mauss, « Les techniques du corps », Journal de psychologie, 1936 ; Pierre Bourdieu, sur la notion d’habitus.
- Compagnie Alexis Gruss / Les Folies Gruss, page « La compagnie » (généalogie familiale : 1868, Charles Gruss et Maria Martinetti ; Alexis, 4e génération) ; Folies Gruss Estivales, Béziers, 8 juillet – 30 août 2026, 6e édition, nouvelle création, 50 chevaux, carrousel à 26 étalons.
- « La mort d’Alexis Gruss, patriarche de la grande famille du cirque français », Rosita Boisseau, Le Monde, 7 avril 2024.
- France Bleu, Dans les coulisses de la compagnie Alexis Gruss (Jeanne, fille de Firmin ; amazone transmise par Gipsy ; tournage d’Itinéraire d’un enfant gâté).
- Comptes rendus de spectacle : Froggy’s Delight, Regard en Coulisse (distribution ; poste à 17 chevaux menée par Alexandre).



