Ce qu’on se passe sans le dire.
Juillet 2026
Il y a quelques mois, j’ai animé un débat avec des jeunes de 11 à 18 ans. Ils venaient de partout, de cultures et d’horizons très différents. Et pourtant, ils partageaient tous la même chose : une colère sourde contre le monde qu’on leur avait laissé. Ce soir-là, pour la première fois, je me suis demandé ce que transmettre voulait dire. Vraiment.
Je ne m’étais jamais posé la question comme ça. J’avais des parents, des professeurs, des rencontres qui m’avaient marquée — mais je n’avais jamais regardé en face ce qui, précisément, avait changé ma façon d’être dans le monde. Ce soir-là, face à ces adolescents qui réclamaient des comptes à une génération qui n’avait pas forcément eu conscience de leur devoir quelque chose, j’ai compris que la transmission est peut-être l’acte le plus important qu’on pose — et celui qu’on accomplit le plus souvent à l’aveugle.
Ce blog est né de cette question. Et d’autre chose aussi : de toutes les rencontres accumulées au fil des ans. Des femmes et des hommes extraordinaires qui m’ont traversée, parfois brièvement, et qui ont laissé quelque chose. Une façon de tenir debout. Une façon de regarder l’autre. Un courage que je n’aurais pas trouvé seule.
Ce qu’on transmet, c’est rarement ce qu’on croit. Et ce qu’on reçoit, on met souvent des années à le reconnaître.
Nadia Saad, par exemple. Elle m’a accueillie à Washington quand j’y suis arrivée, sans rien me demander. Elle avait 40 ans de Nations Unies derrière elle, avait survécu à la guerre civile libanaise, conseillé des gouvernements, tenu tête à des institutions qui ne voulaient pas entendre parler d’environnement. Elle est morte en juin 2022. Et je me suis rendu compte, en essayant de mettre des mots sur ce qu’elle représentait, que je n’avais jamais vraiment mesuré ce qu’elle m’avait passé. Son sourire face au danger. Sa conviction que le monde mérite qu’on s’y batte. Sa joie — cette joie un peu têtue qu’elle avait de bouffer la vie.
Ce blog est pour elle. Et pour tous ceux qui transmettent sans le savoir.
Mais nous vivons un moment particulier. L’intelligence artificielle est en train de s’emparer du territoire de la transmission — les savoirs, les styles, les voix, les mémoires. Les machines apprennent à imiter, à compiler, à restituer. Et certains se demandent sérieusement si elles pourraient bientôt nous remplacer dans cet acte-là aussi.
Je ne le crois pas. Ou plutôt — je ne sais pas encore. Et c’est précisément cette incertitude qui m’intéresse. Parce que pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre ce qui se passe vraiment quand un être humain en touche un autre et lui laisse quelque chose. Pas une information. Pas un fichier. Quelque chose.
Qui contrôle le récit, contrôle la puissance
Transmettre, ce n’est jamais un geste neutre. Choisir ce qu’on raconte d’une histoire, d’un peuple, d’une famille — c’est déjà décider de ce qui compte et de ce qui s’efface. Les historiens le savent depuis longtemps : celui qui écrit le récit décide, en grande partie, de ce qui restera vrai pour les générations suivantes.
Aujourd’hui, ce pouvoir change de mains. Les algorithmes choisissent ce qu’on voit, ce qu’on lit, ce dont on se souvient collectivement. Une transmission qui passait autrefois par les anciens, les institutions, les livres, passe désormais par des plateformes qui n’ont ni mémoire ni intention — seulement de l’engagement à maximiser. Quand le récit échappe à ceux qui l’ont vécu, la puissance échappe avec lui.
L’immédiateté a-t-elle remplacé l’histoire ?
Il y a quelque chose d’étrange dans notre rapport au temps : tout doit être su maintenant, vécu maintenant, réagi maintenant. Mais la transmission, elle, a toujours eu besoin de lenteur. D’années pour comprendre ce qu’on a reçu. De recul pour transformer une expérience en sagesse transmissible.
Je me demande parfois si cette urgence permanente n’est pas en train de nous couper de l’histoire — la grande, et la petite, celle des familles et des vies. Quand chaque instant chasse le précédent, qui prend encore le temps de s’asseoir avec quelqu’un et d’écouter ce qu’il a mis soixante ans à comprendre ? Ce blog veut être un endroit où on résiste, un peu, à cette immédiateté. Où on prend le temps de raconter une vie entière pour en tirer une seule leçon.
J’ai compris en travaillant sur ces histoires que la transmission la plus tenace n’est pas celle des contenus — que chaque génération révise, conteste et remplace. C’est celle des positions. Ce qu’on hérite vraiment, c’est une façon de se tenir dans le monde, de savoir ce qu’on laisse porter et à quoi l’on s’en remet. Ces positions voyagent sans énoncé, à l’abri de la discussion, et arrivent intactes là où les doctrines se sont depuis longtemps défaites.
Ce blog ne donnera pas de leçons toutes faites. Il ne proposera pas de méthodes pour mieux transmettre vos valeurs en cinq étapes. Il racontera des gens. Il posera des questions qui dérangent un peu. Il essaiera de regarder en face ce qu’on se passe entre humains — à l’heure où cette question n’a jamais été aussi urgente.
Si vous êtes là parce que vous avez reçu quelque chose d’important et que vous ne savez pas encore quoi en faire — vous êtes au bon endroit.
Si vous êtes là parce que vous voulez transmettre et que vous ne savez pas comment — vous êtes au bon endroit.
Si vous êtes là parce que vous avez peur que ce que vous portez disparaisse avec vous — vous êtes exactement au bon endroit.
Laurence Boccard




